Allocution de M. René Lévesque
Orly
2 novembre 1977

Votre présence ici Monsieur le Premier Ministre, l'honneur que vous faites aux québécois en venant personnellement m'accueillir ainsi que M. Peyrefitte et la chaleur des paroles que vous venez de prononcer témoignent éloquemment aussi bien de l'importance que de la qualité de nos relations.

Depuis bientôt vingt ans qu'avaient lieu nos retrouvailles comme on a dit, ces rapports privilégiés ont été marqués non seulement au point de la continuité mais de plus en plus aussi d'une amitié solide et que rien, j'en suis sûr, ne saurait ébranler désormais. Malgré la distance et les différences que deux siècles d'évolution séparée ont laissé dans nos personnalités, nous sommes en effet liés par des affinités profondes comme par des intérêts communs qui sont de mieux en mieux compris.

Et c'est pourquoi la visite d'un Premier Ministre du Québec en France, comme aussi celle d'un Premier Ministre de France au Québec un de ces jours, nous l'espérons, revêtent nécessairement un caractère tout à fait exceptionnel dont personne, me semble-t-il ne saurait s'étonner. Car les relations entre nous sont devenues beaucoup plus que des liens de coopération. Les échanges arrêtés chaque année et dont la qualité repose sur une rigoureuse égalité de prestation et sur leur adaptation aux besoins et aux priorités de chacun sont les signes d'une réalité beaucoup plus large.

En apprenant ou en réapprenant à nous connaître, à effacer aussi les séquelles et les malentendus que l'histoire avait créés, nous en sommes arrivés au point aujourd'hui, je crois, où ce qui nous unit est assez étroit et assez fort pour que nous puissions nous dire toute chose comme le peuvent de vrais amis. Et si j'ai été heureux d'accepter votre invitation, Monsieur le Premier Ministre, c'est précisément parce qu'il m'a semblé important de venir vous dire à vous ainsi qu'au Président de la République et au peuple français où nous en sommes et où nous espérons aller.

Au cours de cette visite j'aurai donc l’occasion d'expliquer quelles étapes majeures le peuple québécois a franchies sur la voie de son émancipation et aussi ce que représente, à ce point de vue, notre nouveau gouvernement et comment nous entrevoyons l'avenir. Je suis persuadé que la France, qui a toujours été à l'avant-garde des idées, ne sera pas indifférente au projet collectif qui est le nôtre. Et je crois également qu'elle sera sensible à notre volonté d'assurer par tous les moyens nécessaires la pérennité et le développement d'un peuple de langue et de culture française en Amérique ; le premier et le plus irremplaçable de ces moyens étant tout simplement l'égalité avec les autres. Et voilà ce qu'avec cette clairvoyance qui vient du coeur autant que de l'esprit, la France a non seulement compris mais aussi pratiqué avec nous.

Tout naturellement les relations France-Québec ont été, dès le départ, celles de deux peuples égaux, de deux états qui acceptent librement de coopérer dans tous les secteurs d'activité où cela leur apparaît mutuellement avantageux et présentement possible. Voilà aussi justement ce qui nous semble indiquer le seul chemin à prendre comme un modèle déjà fait en ce qui concerne le Québec et le Canada. Car, cela saute aux yeux sauf pour ceux qui ne veulent pas voir, le Québec c'est plus qu'une province dans un cadre fédéral, c'est le foyer d'un des deux peuples distincts qui constituent actuellement l'ensemble canadien et dont l'avenir, s'il doit être commun, ne saurait se concevoir vivable que d'égal à égal.

Je vous remercie donc, Monsieur le Premier Ministre, de me fournir la chance de présenter et d'expliquer à un grand pays, c'est à dire au monde également, cette cause dont nous sommes convaincus qu'elle est juste et raisonnable et de le faire au moment où les forces du conservatisme et de la domination se conjuguent contre elle comme elles le font toujours en pareil cas. Je suis donc heureux d'être avec vous aujourd'hui, de pouvoir dans les jours qui viennent aller quelque peu, comme quelqu'un a déjà dit, au fonds des choses dont l'essentiel est si simplement naturel et si naturellement chaleureux entre nous.

Et, pour commencer, je vous apporte les salutations amicales d'un Québec que ni la distance ni les différences ni quelque conjoncture que ce soit ne pourront plus jamais empêcher de se sentir très proche de cette France qui a compris avant tout le monde.