Notes pour un discours
du premier ministre du Québec,
monsieur Jacques Parizeau
à l'occasion d'un déjeuner
à l'Institut France-Amérique
Paris, le vendredi 27 janvier 1995

La version lue fait foi

Mesdames, messieurs,

Je tiens d'abord à vous remercier de me donner l'occasion de m'adresser à cette assemblée, de m'offrir donc une tribune où exposer l'état de mes réflexions sur un des grands débats qui anime cette fin de siècle, celui du rôle des États et des nations.

Car, vous n'êtes pas sans le savoir, le Parti que je dirige a pour programme et pour mandat de proposer aux Québécois, d'ici quelques mois, de se donner un État. De sortir, bref, d'un État fédéré et de se donner un État-nation.

Je sais que, depuis quelques années, en Europe et en France, les nations n'ont pas toujours la cote. En tous cas, pas les nations qui réclament un État avec un certain retard sur celles qui en ont un depuis longtemps. On associe parfois le retour des nations à l'entrée dans un nouveau moyen âge, semé de périls et porteur de conflits.

Voilà un vrai débat, avec de vrais enjeux. L'expérience européenne toute récente offre cependant une gamme de situations, allant du divorce à l'amiable des Slovaques et des Tchèques d'une part, aux tragédies que l'on connaît de l'autre.

Ces questions intéressent les nationalistes québécois, et il me semble que nous pouvons tirer deux grands enseignements des événements européens et soviétiques survenus depuis la chute du mur.

D'abord, on doit constater que les États qui ont refusé de reconnaître vraiment le caractère multinational de leurs populations et qui ont refusé de donner à leurs nations constitutives de réels pouvoirs, se sont condamnés à l'éclatement. Autrement dit, le refus, par l'État central, de partager réellement sa souveraineté avec ses nations constitutives a posé les conditions de son échec.

Un auteur sud-américain a écrit : « une société qui abolit toute forme d'aventure fait de l'abolition de cette société la seule aventure possible ». Je paraphraserais : un État multinational qui refuse de partager sa souveraineté avec ses nations constitutives, fait de l'abolition de sa propre souveraineté la seule autonomie possible.

Plusieurs d'entre vous seront surpris d'apprendre qu'à ce jour, la constitution canadienne, les institutions canadiennes, refusent de reconnaître l'existence des sept millions de Québécois en tant que nation, que peuple, ou que société distincte. L'actuel Premier ministre canadien, M. Jean Chrétien, affirme à qui veut l'entendre qu'il n'existe qu'une nation au Canada, une nation pancanadienne, diversifiée certes, mais répartie en 10 unités égales qu'on appelle des provinces.

M. Chrétien reflète à ce sujet un large consensus au Canada anglais, mais se heurte à la vive conscience qu'ont les Québécois de former une nation. Un rapport de son parti à la Chambre des communes a récemment décrété qu'il n'y avait également qu'une seule culture au Canada, qu'une seule identité canadienne, que le réseau des ambassades canadiennes a le mandat de promouvoir, tantôt en anglais, tantôt en français.

C'est cette fiction de l'inexistence d'une nation québécoise, couplée à la rapide disparition de la notion même de dualité dans la fédération canadienne, qui pousse en nombre croissant les Québécois à choisir la souveraineté. C'est cette fiction de l'inexistence d'une nation québécoise qui a justifié, il y a maintenant 13 ans, l'adoption par le Canada d'une nouvelle constitution contre le voeu du Québec, et en lui réduisant unilatéralement ses pouvoirs, notamment en matière de langue et d'éducation.

Si le Canada avait reconnu qu’il y avait deux nations en son sein, jamais l'une n'aurait pu imposer sa volonté à l'autre, comme ce fut fait alors. Mais grâce au concept voulant que le Canada soit formé de dix provinces égales, neuf d'entre elles, anglophones, se sont senties autorisées à imposer leur volonté à la 10ème, francophone, qui représentait pourtant le quart de la population du pays. Depuis, quatre premier ministres se sont succédés à la tête du gouvernement du Québec. Aucun n'a voulu ratifier ce coup de force. Je suis le cinquième, et vous ne me savez pas enclin à le faire.

En fait, la fiction selon laquelle il n'y a qu'une nation au Canada a pris ces dernières années une ampleur qu'on ne lui connaissait pas, et a produit des conséquences politiques et juridiques. Une plus grande volonté du gouvernement central d'envahir les champs de compétence du Québec et des autres provinces. La décision de la Cour suprême du Canada de nier au Québec toute compétence sur les télécommunications, malgré l'intérêt que porte le Québec à la culture.

Le statut de nation étant hors de portée, un premier ministre canadien d'origine québécoise, Brian Mulroney, a déployé un effort méritoire pour faire reconnaître dans la constitution l'existence du Québec comme une « société distincte ». « Le Québec, disait-il, sera distinct à l'intérieur du Canada, ou alors il le sera à l’extérieur du Canada. » Il avait raison. Malgré les efforts de M. Mulroney et du gouvernement québécois de l'époque, le Canada anglophone a refusé ce compromis. Le Québec, cette année, s'apprête par conséquent à être distinct à l'extérieur du Canada.

Je tire à nouveau ma conclusion : le refus, par le Canada, de partager sa souveraineté avec le Québec fait de la pleine souveraineté du Québec la seule autonomie possible.

La seconde grande leçon qu'il faut tirer de l'expérience européenne récente concerne la définition de ce qu'on entend par « nation ». Il y a la nation ouverte, et la nation fermée. Cette dernière a pour synonyme « ethnicité », et c'est là que réside le danger. L'ethnie comme seul critère de rassemblement est un facteur d'exclusion, de rancoeur, de racisme. C'est le concept du repli sur soi.

La nation ouverte ne nie pas que son élément constitutif d'origine pouvait être ethnique. C'est le cas de toutes les grandes nations d'Europe, dont la France. Mais elle accepte comme souhaitable et heureuse la mutation de cet élément d'origine, sa transformation en un élément identitaire et culturel qui n'est plus synonyme d'ethnicité.

En clair, l'appartenance à la nation n'est plus fonction de l'appartenance à une ethnie, mais fonction de l'identification à un tronc commun de valeurs sociales et culturelles distinctes de celles des nations voisines. L'origine ethnique de ses membres devient de moins en moins pertinente, et des immigrants d'arrivée récente peuvent incarner par leur travail et leurs oeuvres l'identité de la nation ouverte, le plus naturellement du monde.

Ainsi définie, la nation ouverte respecte d'autant mieux les minorités qui cohabitent sur son territoire et qui ne s'identifient que partiellement au tronc commun majoritaire. En certains cas, ces minorités ne partagent pas même la langue de la majorité.

Voilà la nation que je représente devant vous aujourd'hui. Le Québec est une nation habitant un territoire. Sa majorité, qui partage une culture et une identité francophone, porte en elle-même l'antidote à l'ethnicité. En effet, plus de 10 % des francophones québécois ne sont pas d'origine française. Ce qui explique sans doute pourquoi trois de nos six derniers premiers ministres québécois étaient de famille irlandaise. La variable ethnique est inopérante dans la réalité québécoise.

J'irais d'ailleurs plus loin. Notre expérience de nation dont l'existence est niée par l'État canadien nous a rendus très sensibles à la reconnaissance des droits des minorités vivant sur le territoire québécois. Nous avons été les premiers au Canada, il y a maintenant dix ans, à reconnaître l’existence au Québec de nations autochtones distinctes. Nous sommes engagés aujourd'hui dans une négociation visant à donner une très large mesure d'auto-gouvernement à nos 60 000 concitoyens autochtones, répartis en 11 nations. Mon gouvernement s'est engagé, le surlendemain de son élection, à accorder à ces nations autant ou plus d'autonomie que n'en connaissent les nations autochtones n'importe où ailleurs en Amérique.

De même, en ce qui concerne la minorité anglophone du Québec, mon parti a défini un certain nombre de droits que nous voulons enchâsser dans la constitution d'un Québec souverain. Lorsque cet exercice de réflexion fut complété, nous avons constaté que nous proposions de mieux protéger les droits de nos concitoyens anglophones que ne l'a jamais fait la constitution du Canada envers ses citoyens francophones. Nous croyons d'ailleurs que cette constitution d'un Québec souverain sera un puissant outil entre les mains de nos voisins francophones du reste du Canada, qui pourront s'en servir comme d'un levier et demander au Canada un traitement équivalent.

Ainsi définie, l'idée moderne de nation trouve sa meilleure expression dans les sociétés démocratiques où l'organisation de l'espace public est inséparable du projet politique qui unit la collectivité. L'État-nation est capable d'intégrer les immigrants, d'édifier un régime politique, de créer une citoyenneté. Ce faisant, la nation s'affirme comme le lieu premier où s'exerce la démocratie, où se jouent les rapports et les arbitrages sociaux, où le citoyen a la plus grande chance d'être partie prenante des décisions qui le concernent, même s'il appartient par ailleurs à de multiples réseaux définis sur des bases aussi diverses que la langue, la religion, la race, la culture.

Cela veut-il dire que toute idée de supranationalité doit être proscrite ? Loin de là. Je souscris pour ma part aux conclusions qu'a tirées à ce sujet le secrétaire général des Nations Unies, M. Boutros Boutros-Ghali, lors d'un discours prononcé à Montréal.

« Un monde en ordre est un monde de nations indépendantes, a-t-il dit, ouvertes les unes aux autres dans le respect de leurs différences et de leurs similitudes. C'est la logique féconde des nationalités et de l'universalité. » Fin de citation.

A l'évidence, l'État se transforme. Une partie de ses fonctions traditionnelles - la monnaie, la défense et en certains cas la politique étrangère - est déjà largement soumise à des cadres internationaux, régionaux ou mondiaux. Des questions de plus en plus nombreuses, concernant par exemple l'environnement, ne peuvent être traitées efficacement qu'au sein d'institutions internationales.

Mais le souci des intérêts à long terme de sa communauté, la charge du bien commun et la représentation effective des divers intérêts de ses commettants, y compris dans la définition de son action internationale, constituent des fonctions que l'État-nation ne saurait abandonner sans créer un vide qui se révélerait vite dangereux.

J'ajouterais que la mondialisation des marchés, comme celle des cultures, l'instantanéité de la transmission de l'information, l'accélération de la cadence des changements, provoquent un double mouvement : une plus grande volonté de participer pleinement aux échanges internationaux dont l'importance dans nos vies s'accroît sans cesse, mais en contrepartie un plus grand souci de conserver une personnalité d'autant mieux définie qu'elle peut participer au concert des nations.

Paul Claudel disait fort justement : « Ce que chacun peut apporter de meilleur au monde, c'est lui-même. » Voilà précisément la tentation québécoise d'aujourd'hui. Aucune autre population d'Amérique du Nord n'a soutenu avec plus de vigueur le libre-échange continental que la population québécoise. Aucune autre région d'Amérique du Nord n'est aussi bilingue que le Québec. Nous exportons environ 40% de tout ce que nous produisons. Nos artistes comme nos ingénieurs portent notre savoir-faire en Europe comme en Afrique, en Californie comme en Chine.

La souveraineté du Québec, c'est notre façon de consacrer notre arrivée sur la scène internationale, d'y parler de notre propre voix. C'est aussi notre façon de nous assurer que nous définissons nous-mêmes le caractère de nos interventions, les arbitrages sociaux et économiques de notre société.

Rien de ce que je viens de dire ne doit être entendu comme une condamnation du concept du fédéralisme. Personnellement, j'ai longtemps été fédéraliste, et j'ai pensé qu'il y aurait une façon de réformer le cadre canadien pour donner au Québec la marge de manoeuvre qu'il lui fallait. J'ai notamment été conseiller du premier ministre Jean Lesage, au début des années 1960, qui a d'ailleurs posé les premiers jalons de la relation France-Québec. M. Lesage pensait que seul un statut particulier pour le Québec pouvait sauver l'unité canadienne. Plusieurs tentatives d'en arriver là se sont heurtées à des refus de plus en plus nets. Aujourd'hui, l’opinion publique canadienne anglaise nous dit dans des sondages qu'elle préfère le départ du Québec à l’attribution d'un quelconque statut particulier.

Des pays européens, comme la Suisse, pratiquent un fédéralisme différent, respectueux des identités constitutives. Loin de moi l'idée de critiquer l'évolution européenne vers une supranationalité qui revêt des couleurs politiques. Rien dans ce qui se passe aujourd'hui en Europe ne choque mes oreilles de nationaliste moderne.

Mais je vais vous expliquer pourquoi l'intégration économique qui a cours en Amérique du nord aujourd'hui ne peut pas déboucher sur un modèle semblable au vôtre. Vous aurez tous remarqué que, dans les négociations ayant mené à l'accord de libre-échange nord-américain, ni le Canada, ni le Mexique n'ont proposé de parlement commun à l'européenne. Dans une telle enceinte, la majorité des États-Unis serait telle qu'aucun réel équilibre ne pourrait être atteint. Il faudrait attendre pour cela l'accession de beaucoup de pays latino-américains à la zone de libre-échange. On annonce pour 2005 la formation de l'Accord de libre-échange des Amériques, allant de l'Alaska et du Québec au nord, jusqu'à la Terre de feu. Le Québec appuie cette initiative et compte bien être présent au rendez-vous. A première vue, il m'apparaît cependant douteux, compte tenu des distances, qu'un parlement des Amériques ait une utilité politique réelle.

La situation européenne est toute autre. Aucun pays n'y possède une majorité automatique. Selon les jours et les dossiers, les alliances entre petits et grands pays changent, les combinaisons sont multiples. Le nombre de pays participants assure la fluidité des débats.

Nous ne pouvons reproduire ce modèle ni en Amérique du nord, ni même au Canada. Car de la même façon que le Canada ne veut pas d'un parlement commun avec les États-Unis, je me suis toujours personnellement opposé à l'idée qu'un Québec souverain recrée une instance parlementaire commune avec son voisin canadien. Où serait l'avantage ? Le Canada anglophone gagnerait tous les débats à trois contre un. Nous retournerions à la case impasse. Dans notre cas, il sera préférable de discuter de nos intérêts et problèmes communs de nation à nation, comme le Canada le fait avec les États-Unis, pourtant dix fois plus populeux.

Voilà où nous en sommes : le Québec deviendrait une entité politique, un État-nation, actif dans un grand marché, et partageant de surcroît une même monnaie avec le reste des Canadiens. À ce titre, ce sera un niveau d'intégration économique un peu supérieur à celui de l'Europe, en attendant l'Écu.

Cependant l’expérience québécoise nous ramène une évidence formulée à la tribune de l’Assemblée générale des Nations Unies, il y a trente ans, par le Général de Gaulle. « Les nations, disait-il, constituent les éléments irréductibles et les ressorts indispensables de la vie universelle ».

Je vous remercie.