La diplomatie publique et culturelle de demain : nouvelles stratégies pour de nouveaux défis

Allocution du ministre des Relations internationales et de la Francophonie, M. Jean-François Lisée au colloque de l’Association internationales des études québécoises

Québec, le 7 mai 2013

Imaginez un chercheur étranger sur le point de rejoindre le vaste réseau de l’Association internationale des études québécoises, qui tenterait de décrire le Québec à partir de sa seule présence internationale.

Suivant l’actualité cinématographique, il constaterait que chaque année depuis trois ans, un film québécois est en nomination aux Oscars pour le meilleur film étranger. Poursuivant ses recherches culturelles, il noterait que des Québécois sont chargés de créer les plus grandes productions du temps dans le temple newyorkais de l’opéra, qu’ils occupent une place de choix à Las Vegas, que certains de leurs chanteurs dominent les marchés francophones et anglophones des ventes et que leurs troupes de danse sont reconnues de Philadelphie à Berlin. Il constaterait aussi que les meilleurs jazzmen, humoristes et contorsionnistes convergent chaque année vers la métropole québécoise pour partager leur art en au moins quatre langues : la musique, le fou rire, l’anglais et, par-dessus tout, le français.

Notre chercheur saurait, car il a des comparables, que le Québec n’est pas une superpuissance culturelle, car il n’est ni Hollywood, ni Bollywood, ni Paris. Mais il conclurait que le Québec est une puissance culturelle.

Il devrait aussi remplir son calepin de notations économiques. Il apprendrait que dans les tunnels de métro de 40 villes et sur les chemins de fer de 21 pays, du Chili à l’Ouzbékistan, roulent pas moins de 100 000 véhicules portant un logo québécois : Bombardier.

Il apprendrait qu’en aérospatiale, la métropole québécoise est sur le podium des trois grandes places mondiales et que des avions québécois sillonnent le ciel de 100 pays. Ils atterrissent dans des aéroports américains, russes ou africains. Des aéroports fabriqués par des ingénieurs québécois.

Il noterait aussi que le Québec est une référence en matière de coopératives. On lui dirait que 2 800 coopératives du monde entier sont venues fêter à Lévis, en 2012, l’année internationale des coopératives. Et ils en sont revenus avec cette information étonnante que le premier employeur privé au Québec n’était pas Wal-Mart, comme ailleurs, mais une force financière majeure et coopérative : le Mouvement Desjardins. On lui dirait aussi que le Chantier de l’économie sociale du Québec est également un point de référence en la matière et qu’il accueillait, en 2011, ses collègues de 65 pays.

Continuant ses investigations, notre chercheur s’intéresserait au poids politique du Québec. À Washington, il apprendrait qu’un des plus grands accords de libre-échange de l’histoire récente, l’ALÉNA, n’existerait tout simplement pas sans le poids politique mis dans la balance par le Québec il y a bientôt 30 ans.

À Bruxelles, on lui expliquerait qu’un autre accord historique, en voie de négociation, entre toute l’Europe et le Canada, n’existe que grâce à la volonté du Québec de le voir émerger.

À Paris, on lui dirait que la force de caractère du Québec, incarnée par une certaine Louise Beaudoin, fut déterminante dans la conception d’une convention internationale protégeant la capacité des États à soutenir leur culture nationale. Convention d’abord portée par le Québec, la France et le Canada, puis par la Francophonie, puis par tous les pays du monde, sauf deux.

Dans plusieurs capitales africaines, il apprendrait que le Québec est un des gouvernements les plus influents d’une organisation qui en compte 77 : l’Organisation internationale de la Francophonie. L’OIF, dirigée magistralement par un grand Sénégalais, Abdou Diouf, lui-même secondé admirablement par un Québécois, Clément Duhaime.

À Haïti, au Maghreb, en Afrique sub-saharienne, on lui dirait que les Québécois de 65 organisations de coopération humanitaire membres de l’AQOCI aident des populations locales à devenir plus autonomes, sur tous les plans. Il apprendrait que l’an dernier seulement, le Directeur général des élections du Québec a accompagné la transition démocratique au Bénin, au Maroc, à Madagascar, au Mexique, au Gabon et au Burkina Faso, et aussi conseillé les Catalans, les Américains et les Français.

À Boston, la grande ville intellectuelle américaine, on lui dirait qu’elle ne connaît qu’une rivale en termes de nombre d’universités, d’étudiants locaux et étrangers : Montréal.

S’intéressant à la science, on lui expliquerait qu’un Québécois, Pierre Dansereau, est le père de l’écologie, qu’un autre, Hans Seyle, a le premier décrit le stress, que le rachitisme a été battu en brèche parce que des chercheurs québécois ont su comment enrichir le lait. Il apprendrait qu’on a su dépister l’hypothyroïdie congénitale chez 150 millions de nouveaux nés grâce aux travaux de Jean H. Dussault. Ou encore que Bernard Belleau a conçu le 3TC, premier médicament mondialement utilisé contre le sida. Au cours des 30 dernières années, grâce aux chercheurs québécois…
… on comprend mieux les mécanismes de la douleur et la maladie d’Alzheimer,
… on connaît des gènes prédisposant au cancer du sein,
… on a découvert la capacité des neurones de se régénérer dans le système nerveux central,
… on sait diagnostiquer précocement la scoliose et des infections bactériennes fulgurantes.

Et on invente, pour les voitures électriques, les piles les plus performantes.

C’est la liste courte.

De retour dans son bureau, avec toutes ses notes, qu’en retiendrait notre chercheur? Difficile à dire. Mais il est facile d’imaginer ce qu’il ne déduirait pas. Il ne croirait pas qu’un peuple de seulement 8 millions de personnes est responsable de tout ce rayonnement. Il ne croirait pas que le PIB de ce peuple ne le hisserait pas, au moins, dans le G20. Il aurait beaucoup de difficulté à comprendre que ce peuple n’est pas membre des Nations Unies et qu’il ne peut presque jamais voter dans les forums où se décident des grands enjeux où il a pourtant tant à dire et à offrir.

Il y a certainement une chose qu’il ne demanderait pas, et c’est la suivante : le Québec a-t-il du soft power?

La qualité de l'image que projette le Québec est fondamentale dès lors qu'il s'agit d'attirer des investissements, de consolider la présence d'entreprises étrangères, de positionner nos propres entreprises, nos artistes et nos produits, de défendre nos intérêts politiques, économiques et sociaux, tout autant que notre identité et nos valeurs.

Elle est fondamentale dès lors qu'il s'agit de convaincre les travailleurs qualifiés, les étudiants, les touristes, les entrepreneurs et les artistes étrangers que le Québec est l'endroit où il faut être pour s'installer, élever une famille, démarrer une entreprise, innover et créer.

Nous sommes nombreux à porter l'identité québécoise dans le monde. Il revient au gouvernement de rallier les forces autour d'une vision commune de notre positionnement international et d'en faire un projet inspirant.

Par sa diplomatie et son réseau de représentations, le gouvernement du Québec développe une « intelligence » des territoires sur lesquels nous sommes actifs. Cela nous permet de connaître les sensibilités, d'anticiper quelles questions, quels événements, quels débats, au Québec, pourraient y être perçus positivement ou négativement.

Ou encore de savoir quelles cartes il faut jouer, quelles caractéristiques du Québec il faut présenter et lesquelles seront les mieux reçues.

Michel Robitaille, délégué général du Québec à Paris, donne l’exemple des dernières primaires socialistes. Il était alors difficile pour un diplomate de rencontrer les candidats Hollande et Aubry. Grâce à des événements culturels québécois, notre délégué général a pu passer une soirée entière avec Martine Aubry à l'occasion de la présentation d'une pièce de Wajdi Mouawad au festival d'Avignon et une heure avec François Hollande dans le cadre du spectacle « le Québec prend la Bastille » mettant en scène Pierre Lapointe, Ariane Moffat, Yann Perrault et les groupes Karkwa et Alpha Rococo.

Notre futur délégué du Québec à Mumbai, Alain Olivier, alors à la tête du Bureau du Québec à Washington, a su avec son équipe profiter de la conférence onusienne Rio + 20 en 2012 pour organiser une conférence sur les politiques environnementales des États fédérés avec participation de la principale conseillère environnementale du président Obama à l'époque, Mme Nancy Sutley.

À Rome, notre déléguée Daniela Renosto raconte que Céline Dion est souvent perçue en Italie comme une artiste américaine, et le Cirque du Soleil confondu comme une compagnie française. Mais les Italiens n'ont aucun doute : Gilles Villeneuve est « le petit canadien », il est Québécois, et ils sont même nombreux à savoir qu'il est né à Berthierville. Il est considéré un véritable mythe en Italie en raison notamment de son association avec l'écurie Ferrari. Des dizaines d'événements ont eu lieu dans toute l'Italie en 2012 pour souligner le 30e anniversaire de son décès. Lorsque l'on fait référence à lui sur le territoire, cela nous fournit l'occasion de mettre en valeur une figure emblématique du Québec, et par le fait même de parler du Québec.

La diplomatie publique et culturelle du Québec peut aussi prendre appui sur des organismes publics et sur des organismes non gouvernementaux comme l’ACFAS, l’AIEQ et les ONG, qui permettent à des artistes, des intellectuels, des professeurs, des chercheurs et des bénévoles engagés dans l'action humanitaire d'intervenir sur la scène internationale et, ce faisant, d'attirer l'attention sur le Québec.

Ainsi, les études québécoises sont un autre outil efficace de notre diplomatie publique auquel le gouvernement attache une grande importance. Elles permettent un regard sur le Québec nourri par d'autres sensibilités et d'autres cultures.

Les Québécois sont les premiers surpris quand on leur dit qu'il y a dans le monde près de 3 000 professeurs, chercheurs et étudiants qui font du Québec un objet d'étude.

Cette société dynamique à majorité francophone en Amérique du Nord ne se lasse pas de susciter de nombreuses études sur à peu près tous ses aspects : sa littérature, son histoire, son évolution sociale et politique, son économie, son cinéma, le statut de la langue française, son identité culturelle, son caractère pluriel, l'éducation, les femmes, la religion, les médias, sa production culturelle, ses relations avec le reste du Canada et, bien sûr, ses relations internationales.

Anne Hébert est étudiée et traduite au Brésil, en Corée, mais aussi dans bien d'autres pays. Dany Laferrière est étudié un peu partout à travers la francophonie, mais aussi en Amérique latine et au Japon, ce qui ne surprendra guère puisque, de son propre aveu, il est un écrivain japonais.

Le théâtre de Michel Tremblay a depuis nombre d'années fait l'objet de plusieurs thèses de doctorat, notamment en Inde. Et c'est à Innsbruck, en Autriche, qu'on retrouve le plus grand centre d'études sur la chanson québécoise hors Québec.

Si vous cherchez un expert du cinéma québécois, allez à l'Université de Londres. Et si vous cherchez un endroit où des étudiants suivent pendant cinq ans un programme d'étude sur le Québec, aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce n'est pas dans une université québécoise que vous allez le trouver, mais bien à l'Université des Sciences Humaines de Moscou.

Je souhaite encourager la promotion des études québécoises à travers le monde et, incidemment, assurer la pérennité d’un réseau international d’acteurs des milieux universitaires québécois, canadien et international.

Je souhaite intensifier et diversifier mon partenariat avec l’AIEQ. Je souhaite établir une collaboration très étroite avec cet organisme, notamment pour administrer un programme de soutien aux activités de recherche, d’études, d’enseignement et de publication universitaires sur le Québec.

Je souhaite, en somme, établir une réelle synergie pour favoriser une plus grande cohérence de nos actions respectives et mener des actions de visibilité coordonnées afin d’en faire bénéficier chacune des parties au maximum.

Plus généralement, quels sont les défis de la Politique internationale du Québec pour les années à venir et que sa diplomatie publique et culturelle pourra aider à relever?

Pour pouvoir attirer plus de touristes, d'immigrants, d'étudiants, de professeurs et de chercheurs étrangers, d'investisseurs, mais aussi pour pouvoir mieux profiter des nouvelles possibilités de pénétration des marchés qu'offrent les nouvelles technologies, le Québec se doit de poursuivre ses efforts pour être encore mieux connu et apprécié dans le monde.

Pour exercer une influence sur des enjeux internationaux qui le concernent et le préoccupent, comme les changements climatiques, les droits de la personne et la démocratie, le Québec doit mieux faire connaître les positions qui sont les siennes sur ces questions qu'il défend.

Que ce soit pour attirer ou influencer, le Québec a besoin de la société civile et des réseaux qui regroupent au sein de différentes associations des gens qui peuvent être des relayeurs et des diffuseurs de l'image du Québec aussi bien que de ses valeurs, principes, idéaux et objectifs.

Enfin, la tendance ne s'infléchira pas : la communication planétaire instantanée et l'irruption des réseaux sociaux donnent aux opinions publiques internationales une influence croissante dans les affaires du monde, petites ou grandes.

L'image qu'une société projette dans les médias internationaux, son identité numérique dans l'espace public international, le capital de sympathie qu'elle sait créer – ou pas – ouvre ou ferme des portes, parfois littéralement.

Cet espace numérique revêt aujourd’hui un caractère aussi important que d’assurer une présence physique à l’étranger. Il y a encore tout un territoire numérique à arpenter en dehors des jeux de pouvoir traditionnel, avec ses propres règles, dynamiques et frontières.

Je suis arrivé en poste à un moment où les réseaux sociaux deviennent de plus en plus influents. Ils sont à la fois de merveilleux outils pour « écouter » et pour intervenir.

Le ministère que je dirige, tout comme les délégations, sont actifs sur leurs sites Internet respectifs, ainsi que sur Facebook et Twitter.

Pour ma part, j'ai décidé de poursuivre, comme ministre, le blogue que je tenais et je m'en sers pour informer – concrètement – les Québécoises et les Québécois sur les relations internationales.

Et de fait, les réseaux sociaux m'ont bien servi, de même qu'ils ont servi les relations internationales du Québec.

Ainsi, le blogue me permet de communiquer directement avec les Québécois et me donne la possibilité de compléter l'information et de m'expliquer plus longuement à l’époque de l’information en continu.

Lors du Sommet de la Francophonie à Kinshasa et à l'occasion de notre mission en Inde, par exemple, j'ai pu expliquer ce que nous y faisions, exposer le détail de nos rencontres et de nos actions.

Cet espace fréquenté peut être mis à jour très rapidement. Je peux en outre y verser des documents d'intérêt. Je n'ai qu'un seul regret : mon emploi du temps ne me permet pas d'interagir comme je le voudrais.

J'aimerais conclure en disant que, s'agissant de diplomatie du savoir, l'ACFAS projette une excellente image du Québec auprès des chercheurs qui participent à cette extraordinaire conférence annuelle.

Ils ne sont guère nombreux les événements scientifiques du monde qui se comparent aux congrès annuels de l'ACFAS.

Il est fascinant de feuilleter le programme du congrès, qui offre simultanément, année après année, depuis plus de 80 ans, au profit de milliers de chercheurs, de nombreux colloques sur les champs de recherche avancée les plus diversifiés.

Aussi, je veux souligner l'apport incomparable de ce carrefour de la recherche scientifique, sa longue histoire, tout autant que l'envergure de ses congrès et de ses publications.

Son existence même démontre, si besoin était, que les Québécois se sont intéressés très tôt aux sciences et à l'activité intellectuelle. Elle rappelle le souvenir de ces Québécois et Québécoises qui ont bâti nos grandes institutions du savoir, nos grands départements universitaires et plusieurs de nos entreprises.

En ce sens, elle participe d'une diplomatie québécoise du savoir.

Je vous souhaite de fructueuses assises.

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