Allocution du ministre des Relations internationales et de la Francophonie, M. Jean-François Lisée au forum L’Afrique : nouveau pôle de croissance – Forum économique international des Amériques

Québec, le 11 juin 2013

Monsieur le ministre des Affaires étrangères, de la Coopération internationale et de la Francophonie du Gabon, chargé du NEPAD et de l’Intégration régionale,
Monsieur le conseiller spécial du président de la Banque africaine de développement,
Monsieur le président et chef de la direction, Métal primaire, Rio Tinto Alcan,
Monsieur le directeur de McKinsey & Company,
Monsieur le fondateur et vice-président exécutif du conseil, SEMAFO,

Distingués invités, chers amis,

L’Afrique. Un milliard d’habitants. Presque deux en 2050. Jeunes, pour la plupart. Des soubresauts politiques, certes. De la pauvreté, sans doute. Il n’empêche : plusieurs pays africains ont aujourd’hui une croissance soutenue. L’Afrique est en marche, et le rythme s'accélère.

À l’Afrique des cités États, des royaumes et des empires, à celle de la colonisation et des indépendances, s’ajoute ainsi, dans notre imaginaire, l’Afrique, ou plutôt les Afriques, du décollage.

Des Afriques à propos desquelles on évitera deux écueils : pécher par excès d’optimisme et en ignorer les promesses.

Longtemps, l’aide internationale a consacré une division du monde : l’investissement au nord, la compassion en Afrique. Que le continent reçoive désormais plus d’investissements directs étrangers que d’aide publique au développement ou de transferts financiers de ses expatriés et migrants est l’indice d’une intégration progressive à l’économie mondiale que peu soupçonnaient il y a dix ans à peine.

Ces investissements pourraient doubler pour atteindre 5 % des flux mondiaux, pour la simple raison que l’Afrique offre parmi les meilleurs rendements. Et selon Ernst & Young, presque 70 % du capital investi en Afrique – et près de 40 % des nouveaux projets d'investissement direct étranger – vont au secteur manufacturier et aux infrastructures.

Encore concentré dans les industries extractives, l’investissement direct étranger tend à se diversifier vers l’agriculture, l’industrie manufacturière ou les services, comme les télécommunications.

Depuis dix ans, les économies africaines connaissent la plus longue période d’expansion de leur histoire. Entre 1995 et 2011, la croissance annuelle moyenne du PIB sur le continent y a frôlé 5 %. Elle atteindra près de 6 % en 2013 et 2014.

Deuxième exportatrice de pétrole, l’Afrique possède le tiers des réserves minières mondiales, dont plusieurs intrants de la haute technologie, une grande réserve de terres agricoles, dans un contexte de rareté mondiale croissante, un vaste capital naturel, une riche biodiversité et une forêt tropicale qui sont à la fois un réservoir de gènes et le deuxième plus important puits de carbone, toutes choses dont la valeur s’apprécie.

L’Afrique récolte le dividende, comme avant elle l’Europe, l’Amérique et l’Asie, de l’effet conjugué d’un grand nombre de jeunes adultes et de la baisse de la natalité. L’urbanisation favorise le commerce et l’entreprenariat, rentabilise les équipements collectifs et offre de vastes marchés à une agriculture qui peut enfin se diversifier.

Une identité urbaine se développe, complexe, individualiste ou fondée sur de nouvelles solidarités. Les classes moyennes s’accroissent, branchées sur l’univers médiatique et virtuel, sur l’information et la formation. Par exemple, le nombre d’abonnés à la téléphonie mobile est passé de 16 millions en 2000 – année où il a dépassé le nombre d’abonnés au téléphone fixe – à plus de 500 millions. Et les technologies, on le sait, ouvrent des fenêtres sur le monde.

La traduction politique de ce dynamisme est une influence croissante dans les affaires du monde, encore que l’Afrique soit loin de parler d’une seule voix.

L’Afrique diversifie aujourd’hui ses partenaires en fonction de ses intérêts, et le Québec souhaite approfondir ses relations directes avec ses partenaires Africains.

Si les belles conjonctures ne font pas toujours l’Histoire, il semble, à lire les taux de croissance, que plusieurs pays africains aient la volonté de tirer parti de leurs formidables atouts pour mieux affronter leurs non moins formidables défis. Car le tableau est encore fortement contrasté.

Les enjeux de santé, de sécurité alimentaire, d’éducation, de formation, d’emploi, d’industrialisation et de compétitivité restent extrêmement importants, et plusieurs populations africaines demeurent parmi les plus vulnérables aux chocs économiques ou environnementaux. Il subsiste de terribles inégalités, et l’Afrique regroupe un nombre élevé d’États fragiles.

L’Afrique, en somme, doit agir sur tous les fronts. Aussi, a-t-elle besoin de partenaires, dans un rapport mutuellement bénéfique. Le Québec en prend acte, et mise sur ses liens passés pour s’associer à l’Afrique de l’avenir.

Tout Québécois d’un certain âge a connu, dans sa famille élargie, un religieux parti en Afrique consacrer sa vie à l’éducation et à la santé. Et nos organismes de coopération sont aujourd’hui actifs dans quarante pays africains. Des milliers d’étudiants africains sont venus ici poursuivre leur formation. Et plusieurs contribuent à l’essor de l’Afrique en occupant désormais des postes clefs dans leur pays.

Chez nous, quelque 80 000 Québécois se déclarent d’origine maghrébine et presque autant d’origines subsahariennes. Plusieurs événements culturels qui célèbrent l’Afrique, dont sont depuis des années des rendez-vous essentiels du calendrier culturel québécois.

Le Québec a tissé, depuis les indépendances, des liens bilatéraux privilégiés.

Ces liens se sont prolongés dans la Francophonie multilatérale, dont le Québec est membre à part entière, grâce notamment à ses partenaires africains, qui ont été des alliés.

Tout comme ils sont des alliés dans la promotion du français, à la condition que, dans la même logique, on en respecte les langues nationales et locales.

L’avenir du français sur les berges du Saint-Laurent dépend notamment de son avenir sur celles du Nil, du Congo et du Niger. Si l’on estime aujourd’hui à 220 millions le nombre de locuteurs du français, dont la moitié en Afrique, près de 85 % des francophones, soit plus d’un demi-milliard de personnes, seront africains au milieu du siècle. Et c’est dans la francosphère que le Québec a développé, sur le continent, des relations dans leur totalité. Nous avons conclu 162 ententes avec 24 pays ou organisations africains.

L’évolution accélérée de l’Afrique trouve un écho dans la Déclaration de Kinshasa. Et les membres de la Francophonie ont demandé que l’on présente une stratégie économique au prochain Sommet, celui de Dakar, l’an prochain, où nous serons avec grand plaisir.

La francophonie doit trouver le moyen d’être un lieu d’excellence économique, d’échanges économiques.

Depuis trois ans, le ministère des Relations internationales et de la Francophonie a organisé huit missions en Afrique impliquant plus de cent entreprises et organisations québécoises. Et nous accélérerons le pas.

Notre plus récente mission au Gabon, il y a trois semaines, est un franc succès. Je remercie le gouvernement du Gabon pour l’accueil et le soutien prodigué à notre délégation d’une vingtaine d’entreprises.

C’est avec plaisir que je vous annonce que je serai présent avec une mission de gens d’affaires et d’institutions en Afrique cet automne.

Nous évaluons des scénarios d’implantation graduelle, le Québec veut redevenir présent sur le territoire Africain, à la fois politiquement et économiquement, avec cet outil que nous avons développé avec nos collègues Français : les centres d’affaires Expansion Québec.

Expansion Québec prévoit ouvrir un nouveau bureau en Afrique de l’Ouest dès cet automne.

Qu’il s’agisse d’infrastructures de transport – routes, rail, ports, aéroports – de production et de transport d’énergie, de modernisation et d’intégration des télécommunications, d’assainissement des eaux et des déchets, les besoins à combler sont immenses et le savoir-faire québécois est au rendez-vous dans chacun de ces secteurs.

Les emplois urbains étant mieux rémunérés, le nombre de ménages africains disposant d’un revenu discrétionnaire pourrait augmenter de moitié d’ici 2020. Vingt pays subsahariens ont déjà le statut de pays à revenu intermédiaire, avec des répercussions sur la construction de logements.

Les besoins sont aussi grands en amont, dans le génie-conseil, les technologies de l’information, l’architecture, les services juridiques, la supervision de projets, la gestion de la logistique, la maintenance, la formation.

Selon l’OMC, les importations de services commerciaux se chiffraient à 141 milliards de dollars U.S pour l’ensemble du continent en 2010, une croissance de 12 % par rapport à 2009. La part du Québec se situe entre 0,4 % et 0,8 % et pourrait devenir bien plus importante.

Et selon la Banque Mondiale, même s’il existe des variations considérables, les pays africains appliquent des politiques plutôt libérales au commerce des services.

Il est naturel de diversifier nos exportations et cela met en relief tout l’intérêt du continent africain : entre 2005 et 2012, les exportations de biens du Québec ont globalement chuté de 10 %, alors qu’elles ont plus que doublé en Afrique, passant un milliard de dollars.

En 2012, l’Afrique était notre troisième partenaire commercial, avec des échanges de 9,8 milliards de dollars, et notre huitième client international, la valeur de nos exportations de biens y étant légèrement supérieure à celle de nos exportations vers le Mexique, membre de l’ALENA.

Cela sans compter nos exportations de services qui, outre leur intérêt intrinsèque, ouvrent des marchés pour nos biens. Le secteur des services représentait 37 % des exportations québécoises vers l’Afrique, en 2010, alors qu’il ne représente que 16 % de nos exportations internationales.

Sur les 51 contrats de la Banque africaine de développement remportés par des entreprises canadiennes entre 2009 et 2011, 42 – soit 57,148 M $ ou 89 % de la valeur – sont allés à des entreprises québécoises.

Pour plusieurs décideurs africains qui ont étudié dans nos établissements, le Québec, c’est une Amérique déjà plus familière. Les affaires et la prospérité en français. Une idée de progrès, de démocratie, de développement durable. Un savoir-faire. Un secteur privé vigoureux, un État capable de gérer les conditions d’un développement ordonné et durable. Et un modèle alternatif, l’économie sociale et solidaire.

Toute approche économique du Québec intégrera la question de la responsabilité sociale et éthique. Le Québec valorise une prospérité fondée sur la pérennité des ressources, la liberté et la démocratie, la primauté du droit, une séparation des pouvoirs politiques et religieux, l’égalité des personnes, le respect de la diversité des langues et des cultures. Une prospérité qui profite à l’ensemble de la société, toutes générations confondues, et tous genres confondus.

Nous recevions une délégation sénégalaise ces derniers jours, qui prépare le prochain sommet de Dakar et qui a pris la décision, avec laquelle nous sommes parfaitement d’accord, de faire des droits des femmes l’un des thèmes centraux de ce sommet. À l’heure où après les chambardements du printemps arabe, certaines tentations de régression démocratique sont visibles dans certains pays, je pense qu’il est important que l’organisation de la francophonie envoie un signal institutionnel fort du fait que nous estimons que les progrès de l’ensemble de la francophonie passent par un progrès des droit démocratiques des femmes, et que nous puissions trouver une façon de venir en aide aux élues, aux ONG, qui, sur la barricade, mènent le combat pour l’égalité des genre et le progrès des femmes.

L’Afrique n’échappe pas au grand jeu géopolitique et l’action du Québec s’inscrit dans un continent fréquenté. Mais l’évolution observée dans plusieurs pays africains, tout comme les ambitions économiques de la Francophonie, nous amène à affirmer notre engagement d’une manière structurée, intégrée, cohérente et inscrite dans le long terme, parce que dans le long terme, le continent qui monte, c’est l’Afrique.

Je vous remercie.

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