« Le Québec sur la voie du progrès »
Allocution du premier ministre du Québec
monsieur Robert Bourassa
à l'occasion du dîner offert par le
gouvernement du Québec
le 30 novembre 1972, à Londres
lors de la Conférence européenne des investisseurs
Le jeudi 30 novembre 1972
C'est certainement avec un grand plaisir que je m'adresse ce soir à des personnalités aussi distinguées et aussi influentes que celles qui sont réunies dans cette salle. Je souhaite la bienvenue à nos invités britanniques, ainsi qu'à ceux en provenance du continent.
Votre présence à tous est une preuve de l'intérêt que vous portez à notre pays. Je désire également remercier très chaleureusement les nombreux Canadiens qui se trouvent ici présents ce soir et c'est avec plaisir que j'adresse en particulier mes remerciements au Conseil général de l'Industrie du Québec qui a organisé ce qui, j'en suis sûr, s'est avéré une conférence riche en enseignements et idées nouvelles et stimulantes. En fait, votre présence indique l'ampleur de l'appui que vous accordez à nos efforts, et cela, mon gouvernement et moi-même l'apprécions à sa juste valeur.
Vous et moi avons confiance dans l'avenir du Québec en tant que société ouverte au progrès, riche en ressources humaines, naturelles et matérielles. Cet avenir représente une partie très importante de l'avenir de notre pays, le Canada. C'est d'ailleurs la seule conception qui fasse preuve de réalisme.
Notre position est en effet bien connue. Le Québec est fermement convaincu que le fédéralisme constitue la meilleure forme de gouvernement dans un pays aussi vaste et aussi varié que le Canada. Nous sommes en faveur d'un fédéralisme décentralisé, c'est-à-dire d'un fédéralisme qui reflète la diversité et les besoins des différentes régions du pays. Nous voulons que soit élaborée une structure fédérale dans le cadre de laquelle seront respectées les contributions de nos deux groupes culturels principaux : une structure fédérale dans laquelle les responsabilités législatives et fiscales seront réparties d'une façon plus efficace et plus équitable.
La géographie et la situation démographique du Canada ont dicté les impératifs qui ont mené à sa structure fédérale. Le pays est trop immense et, je crois, trop divers pour qu'un contrôle centralisé des différentes activités gouvernementales fondamentales puisse fonctionner d'une façon efficace. C'est pourquoi toutes les provinces, tout en reconnaissant la priorité du gouvernement central dans les domaines qui sont clairement d'intérêt national, n'ont jamais cessé d'affirmer leur compétence dans les secteurs qui leur appartiennent, ou bien dans les champs de juridiction commune. Il y a des domaines, en particulier ceux ayant trait à la répartition de l'assiette fiscale et aux pouvoirs de décision en matière de politique sociale, où le débat semble loin d'être terminé. Cependant, il s'agit là d'un débat ouvert, franc et normal entre des administrations qui reconnaissent les valeurs de la démocratie. J'estime également que notre répartition du pouvoir administratif contribue à la stabilité de notre pays. Nous avons en fait deux niveaux de gouvernement qui, tous deux, cherchent à promouvoir l'intérêt public.
Le Canada, comme vous le savez, a deux langues officielles et deux cultures. Le Québec constitue le foyer des Canadiens français puisque 80 % de notre population est francophone. C'est pourquoi, pour les Canadiens français, le Québec est beaucoup plus que simplement une autre province. Les autorités fédérales ont manifesté un sens croissant de leurs responsabilités à cet égard. Cependant, la protection des droits de la population francophone constitue une priorité du Gouvernement du Québec. Nous estimons que nous respectons dans bien des domaines cette priorité en mettant l'accent sur des politiques économiques et sociales qui profiteront à tous les Québécois. Par ailleurs, nous devons travailler également sans relâche afin d'assurer le maintien et le respect de la langue et de la culture françaises. Nous sommes convaincus que nos politiques à cet égard contribuent à enrichir et à renforcer l'ensemble du Canada.
Dans le contexte nord-américain, le Québec a derrière lui un passé déjà fort riche, mais son histoire par contre est des plus récentes. Il y en a même qui disent que nous n'avons accédé au monde moderne qu'en 1960. Il se peut qu'un tel point de vue soit exagéré. Cependant le fait demeure que le Québec s'est développé au cours des douze dernières années d'une façon considérable et que, du géant endormi qu'il était, il s'est transformé en une collectivité extrêmement active, à la recherche de son avenir, s'interrogeant constamment, innovant sans cesse, se dotant enfin des instruments nécessaires à l'élaboration d'un avenir prometteur.
Le Québec met à la disposition de la Grande-Bretagne et de l'Europe un accès facile aux techniques américaines et aux principaux marchés des États-Unis. Pour les Européens, le Québec offre également des aspects qui leur sont familiers en terme de civilisation. Le Québec est un point de rencontre de cultures et de techniques. C'est en fait, pour la Grande-Bretagne et pour l'Europe, un endroit idéal lorsqu'il s'agit d'investir en Amérique.
Les démographes prévoient une augmentation de 55 % de notre main-d'œuvre de 1965 à 1980. À titre de comparaison, les chiffres pour cette période sont de 29 % pour les États-Unis, 13 % pour la France et 5 % pour l'Allemagne de l'Ouest. De plus, il faut tenir compte du fait que nous avons une population très jeune, puisque 40 % des Québécois ont en ce moment moins de 25 ans. À cela il faut ajouter que notre système d'éducation a été entièrement mis à jour au cours des douze dernières années, au point que le Québec est désormais en mesure de former un grand nombre de jeunes spécialistes et de jeunes techniciens hautement qualifiés. Les emplois dont nos travailleurs ont besoin doivent être créés en premier lieu dans les secteurs de l'industrie secondaire et des services. De nombreux programmes gouvernementaux, tant fédéraux que provinciaux, ont directement pour objet de créer immédiatement de l'emploi en favorisant les investissements dans le secteur industriel. Cependant, nous comptons surtout sur le secteur privé pour créer les emplois qui sont essentiels à notre prospérité, le rôle fondamental du gouvernement consistant à s'assurer que les entreprises sont en mesure de fonctionner rationnellement et efficacement. Cette conception des relations entre le gouvernement et le secteur privé est largement appuyée par la population du Québec. Comme vous le savez, des tentatives récentes visant à transformer le syndicalisme en un mouvement socialiste radical ont connu un échec retentissant.
Je n'ai pas l'intention d'entrer dans tous les détails des différents programmes élaborés par Ottawa et par le Québec afin d'encourager les investissements du secteur privé. Nos représentants sont à votre disposition, pour que vous puissiez vous familiariser avec ces programmes, dans les bureaux que maintient le Gouvernement du Québec à Londres, Paris, Bruxelles, Düsseldorf et Milan. Tous, vous connaissez le travail remarquable qu'effectue, ici à Londres, M. Jean Fournier. Je désire également souligner en quoi consistent les politiques qui sous-tendent l'action de mon gouvernement. Tous nos efforts ont visé - et ils continuent de le faire - à mettre sur pied un système d'éducation propre à former de jeunes Canadiens capables et motivés, tout en soulignant l'importance pour eux d'avoir une bonne maîtrise du français et de l'anglais. Nous avons adopté dans le domaine social des programmes de nature à soulager dans une large mesure les difficultés dues à la pauvreté. Nous sommes toutefois restés profondément conscients de la nécessité d'une fiscalité modérée. Il n'y a pas eu d'augmentation de la fiscalité provinciale en ce qui concerne le secteur privé au cours des dernières années - en fait, il y a eu certaines réductions - tandis que le dernier budget fédéral comportait un allègement important du taux de l'impôt fédéral s'appliquant aux entreprises. Nous procédons à l'heure actuelle à une modernisation complète des structures du gouvernement, modernisation dont le double but vise à la fois à fournir des services améliorés à la population, et à exercer les contrôles qui s'imposent quant aux coûts de l'administration publique. Notre préférence est allée en fait vers l'emprunt plutôt que vers l'accroissement des charges fiscales. Cependant, notre dette per capita, qui était l'une des plus élevées du Canada vers 1965, est maintenant l'une des plus basses.
L'activité économique exige également des moyens de transport rapides, complets et efficaces. De ce point de vue on peut certainement affirmer que Montréal est vraiment le centre des systèmes de transports et de communications au Canada. Historiquement, c'est un grand centre ferroviaire. La métropole du Canada est reliée par un système remarquable et constamment amélioré d'autoroutes avec le reste du continent. Un nouvel aéroport, capable de recevoir d'énormes avions, est actuellement en construction; ce sera à la fois un aéroport international en mesure de recevoir des millions de passagers et l'un des grands centres aériens de chargement de marchandises du continent. Du point de vue maritime, sur les dix ports les plus importants du Canada, six se trouvent au Québec, et leur activité représente chaque année un tiers du commerce maritime du pays. Nous avons eu quelques problèmes syndicaux au port de Montréal, mais, là comme ailleurs, il s'agit d'un problème de nature internationale. Il est important de noter que la modernisation du port s'accentue, et qu'il est en passe de devenir l'un des grands centres maritimes en ce qui a trait aux expéditions par containers.
De plus, le Québec dispose de réseaux modernes de communications qui permettent à nos chefs d'entreprises d'assumer une gestion moderne de leurs affaires grâce à une communication instantanée. Je rappelle également le fait que Montréal est un important centre de décisions dans le domaine financier puisque quatre de nos banques à charte canadiennes y possèdent leur siège social.
Le Québec est également intéressé par la formule des associations d'entreprises, des « joint ventures ». Grâce à cette méthode, une entreprise étrangère disposant d'une technologie particulièrement développée peut trouver au Québec un associé disposant de son côté d'une information considérable quant au marché nord-américain, marché auquel le Québec vend 70 % de ses produits manufacturés. De cette façon les dépenses d'investissement s'avèrent souvent moins lourdes.
Les entreprises qui cherchent à effectuer de nouveaux investissements peuvent également s'associer à notre secteur coopératif; on sait en effet que le système coopératif est profondément ancré dans la vie économique du Québec. Les institutions financières de nature coopérative, dont les investissements au Québec se chiffrent en milliards de dollars, sont en effet de plus en plus désireuses de s'orienter vers les secteurs de pointe de notre économie.
Nous sommes à préparer une législation qui permettra d'harmoniser, avec d'autres juridictions, des domaines aussi variés que ceux des transactions des valeurs mobilières, des compagnies d'assurances et des sociétés de fiducie.
Ayant été traditionnellement en relation avec les centres financiers américains et les différents pays du Commonwealth, le Québec désire incontestablement diriger également ses relations économiques vers ce nouvel ensemble majeur que constitue le Marché commun.
J'ai déjà fait mention au début de mes remarques de l'ampleur de nos richesses naturelles. L'une de ces richesses les plus importantes est sans contredit notre potentiel hydroélectrique. Lorsque l'on évoque ce potentiel, le projet gigantesque de la Baie James nous vient à l'esprit. En voici les principaux aspects seulement, car la plupart d'entre vous, j'en suis sûr, connaissent ce projet.
Lorsqu'il sera terminé, le projet de mise en valeur de la Baie James sera le plus grand ensemble hydroélectrique du monde. Son potentiel énergétique s'établit à environ 16 millions de kilowatts. Le complexe fournira donc deux fois plus d'énergie que la plus grande centrale russe. Sa puissance sera le double de celle du barrage d'Assouan. La Baie James ne nous fournira pas seulement de l'énergie. Sa mise en valeur représentera également la découverte d'un nouveau Québec. Des routes vont y être construites, des villes vont y être créées, des ponts franchiront de nombreuses rivières pour donner accès à des forêts et à des mines dont l'exploitation ne se serait jamais faite autrement. Mentionnons également le potentiel touristique considérable de cette région jusqu'à présent inaccessible. D'aucuns se demanderont pourquoi le Québec semble plus enclin à investir dans la mise en valeur de son potentiel hydroélectrique plutôt que dans la construction de centrales thermiques ou de centrales nucléaires. La réponse est en fait fort simple : le Québec a été doté par la nature de ressources hydrauliques d'une ampleur considérable. C'est ainsi que pendant de nombreuses années les Québécois auront à leur disposition un type d'énergie propre et non polluant. De plus, cette énergie sera relativement bon marché.
Le Québec est déjà en avance dans le domaine de la mise en valeur des ressources énergétiques. La province dispose à l'heure actuelle d'une capacité de production d'au-delà de 16 millions de kilowatts. De plus, la production des Chutes Churchill, mises en valeur au Labrador à l'aide de capitaux québécois et britanniques, commence, comme vous le savez, à être utilisée. Presque toute l'énergie produite par les Chutes Churchill, soit au total plus de 5 millions de kilowatts, sera achetée par l'Hydro-Québec. Grâce à l'énergie de la Baie James, le Québec est assuré de disposer de toute l'électricité dont il aura besoin pour son développement économique jusque vers la fin des années '80. Par ailleurs, la mise en valeur des rivières de la Baie James sera loin d'épuiser notre potentiel hydroélectrique, auquel viendront s'adjoindre des installations nucléaires. Les coûts de l'énergie sont au Québec à l'heure actuelle parmi les plus bas de ceux du continent. Nous avons toutes les raisons de croire que, nos besoins étant assurés, nous pourrons continuer d'exercer un contrôle sévère sur ces coûts de façon qu'ils ne s'élèvent pas. Le Québec est ainsi l'une de ces régions du monde où l'on peut encore trouver des sources nombreuses d'énergie hydroélectrique, sources qui peuvent être mises en valeur sans provoquer d'effets désastreux sur l'écologie.
Tout en consacrant des sommes importantes à ce projet, le Gouvernement du Québec entend également continuer ses efforts afin de promouvoir le développement du Québec d'une façon générale. Il était normal de tirer parti de nos possibilités énergétiques, tout en mettant en valeur le nord du Québec. Signalons également les importants gisements de pétrole et de gaz de l'Arctique; ces matières premières pourraient être amenées à Montréal par un véritable « corridor de l'énergie » qui longerait la côte de la Baie James.
Enfin, les travaux de la Baie James permettront la création de plusieurs milliers de nouveaux emplois au Québec. Ceci m'amène à discuter brièvement avec vous de la question de la langue de travail au Québec. L'une des préoccupations fondamentales du gouvernement que je dirige - et ceci est valable pour n'importe quel gouvernement - doit être d'accroître à la fois le niveau et la qualité de l'emploi. Ce faisant, nous tenons compte du fait que, comme je l'ai déjà dit, 80 % de notre population est francophone. Si les Québécois sont de plus en plus disposés à participer dans toute la mesure du possible au développement économique de leur province, il s'ensuit qu'ils doivent être capables de travailler à ce développement dans leur propre langue. Grâce à la coopération des entreprises, on notera que de grands progrès ont été faits dans ce sens au cours des dernières années. Ces progrès ont amené une amélioration du climat social et économique, ainsi qu'un accroissement du rendement de nos travailleurs. Je suis sûr qu'une politique de cette nature est parfaitement acceptable pour n'importe quelle entreprise internationale.
Cependant, je voudrais souligner ici le fait que nous reconnaissons que la langue des communications avec l'extérieur au niveau de la haute administration doit tenir compte de cet élément qui s'appelle l'efficacité administrative. L'un des aspects positifs de la main-d'œuvre du Québec est justement le grand nombre de jeunes gens, parfaitement qualifiés sur les plans professionnel et technique, qui sont à même de travailler efficacement dans les deux langues officielles du Canada. On notera donc que, si nous avons deux langues d'enseignement - le français et l'anglais - de l'école élémentaire jusqu'à l'université, nous avons également mis en application des programmes spéciaux destinés à accroître la capacité de nos jeunes travailleurs à fonctionner dans l'une ou l'autre langue.
Je désire maintenant vous donner une définition de ce que nous entendons lorsque nous parlons du « français en tant que langue de travail ». C'est la langue qui est utilisée par la direction et par les employés dans le cadre de l'activité et des communications au sein d'une entreprise. Cette définition n'exclut pas le besoin de communication dans l'une ou l'autre langue au niveau de la haute direction, ni l'utilisation de l'anglais dans les relations d'affaires avec d'autres régions de l'Amérique du Nord ou du monde.
Comme vous pouvez le constater, le Québec souhaite la bienvenue aux capitaux internationaux. Des investissements de cette nature doivent évidemment contribuer au mieux-être de notre population tout en respectant ses droits quant à l'exploitation des vastes ressources du pays. Nous avons l'intention de mettre en valeur ces ressources d’une façon efficace; nous avons l'intention de produire biens et services - ceci afin de créer les possibilités d'emploi requises par une société en plein essor - grâce à une législation qui est à la fois moderne et juste. Le but du Gouvernement du Québec consiste à exercer une protection suffisante, sans contrôle bureaucratique tatillon.
Ainsi, le Québec continue d'avancer sur la voie du progrès. Nous continuerons de réserver le meilleur des accueils aux appuis financiers qui nous viendront de l'étranger afin que notre essor économique puisse se poursuivre. En retour, nous offrons l'assurance de la vigueur et de la volonté du Québec de considérer l'avenir avec la certitude de pouvoir réaliser les espoirs que nous entretenons aujourd'hui.